LES HIPPOCAMPES

Par Patrice Francour

 

L’hippocampe, ou cheval de mer, appartient à la famille des Syngnathidés. Cette famille regroupe dans les mers européennes deux groupes très caractéristiques par leur forme : les syngnathes (les aiguilles de mer ou vipères de mer) et les hippocampes. Les premiers sont de forme allongée, avec une tête dans le prolongement du corps et les deuxièmes possèdent une tête fléchie sur le tronc ressemblant à une tête de cheval. Leur nom, Hippocampus en latin, veut d’ailleurs dire "cheval courbé". La famille des Syngnathidés, avec environ 55 genres et 220 espèces à travers le monde, est une famille de poissons principalement marins, mais quelques espèces fréquentent les estuaires et même les eaux douces.

    

Le genre Hippocampus est exclusivement marin et compte environ 35 espèces dans le monde. Deux espèces d’hippocampes fréquentent les eaux européennes : H. hippocampus et H. ramulosus. Ces deux espèces sont présentent dans tout le bassin méditerranéen, la Mer Noire et dans l’Atlantique sur la côte espagnole, marocaine et une partie des côtes française (Golfe de Gascogne pour H. hippocampus; jusqu’à Cherbourg et même sur une partie de l’Angleterre et de l’Irlande pour H. ramulosus). Les deux espèces vivent rarement plus de 4 ans et sont de taille limitée : 15 ou 16 cm de long. L’hippocampe géant du Pacifique (Hippocampus ingens) atteint lui sans problème le double de cette taille avec près de 30 cm de longueur et en Australie, un nain de la famille, Hippocampus minotaur, ne mesure que 10 à 20 mm à l’état adulte.

Les hippocampes, comme les syngnathes, possèdent un corps cuirassé par une série d’anneaux osseux. Ils possédent également en commun l'absence de nageoire ventrale et, souvent, de la nageoire caudale (toujours chez les hippocampes, parfois chez les syngnathes). Ces caractéristiques sont des adaptions précises à leur mode de vie, elles n’ont rien de primitif. D’ailleurs, les premiers fossiles d’hippocampes sont connus de la fin de l’Eocène, soit il y a environ 40 millions d’années, ce qui est très récent à l’échelle des temps géologiques.

L’hippocampe est typiquement un poisson de la zone littorale (entre la surface et 50 m de fond) fréquentant les fonds d’algues ou les herbiers de phanérogames comme la posidonie ou la cymodocée. Mais il arrive parfois de rencontrer un hippocampe dans un fond coralligène, au milieu des gorgones. Ils vivent le plus souvent verticales, attachés par leur queue préhensile à une algue ou une feuille de posidonie.

L’hippocampe est un poisson qui vit toujours en contact étroit avec le fond ou avec un substrat particulier, jamais totalement en pleine eau. La petite taille de ses nageoires ne lui permet pas de déplacements rapides. L’hippocampe est propulsé en avant grâce à sa nageoire dorsale qu’il agite rapidement; ses nageoires pectorales, situées très haut, près de la tête, ne lui servent qu’à maintenir sa position verticale lors de sa progression. Il a donc un comportement très calme, presque indolent. Mais si un poisson ne possède pas des capacités de fuite rapide face à un éventuel prédateur, il doit recourir à d’autres techniques pour leur échapper. La présence d’excroissances ou de filaments cutanés chez les poissons est généralement une technique très prisée pour se camoufler en prenant l’aspect (on parle d’homotypie), parfois la couleur (homochromie), du milieu dans lequel le poisson vit. Certains hippocampes arborent de nombreux filaments cutanés pour parfaire leur camouflage dans les fonds d’algues où ils vivent. Le champion toute catégorie est sans conteste l’hippocampe des sargasses, Phyllopterys eques, qui possèdent de très longues excroissances cutanées semblables à des morceaux d’algues qui le rendent presque invisible. L’hippocampe complète sa panoplie défensive avec les plaques rigides, mais articulées, qui entourent son corps. Toutefois, face à un prédateur, l’hippocampe devra plus compter sur son camouflage et son immobilité que sur sa cuirasse pour le protéger.

Cette immobilité et son camouflage lui permettent également d’approcher, ou plutôt de laisser approcher, sans être vu, les proies dont il se nourrit, essentiellement de petits crustacés, en utilisant sa bouche comme un puissant aspirateur, ou plutôt, compte tenu de sa forme tubulaire, comme une paille. Il les repère visuellement, grâce à des yeux bien développés et mobiles indépendamment l’un de l’autre.

Au moment de la reproduction, le mâle emet de petits grognements, destinés à attirer les femelles, puis a lieu un accouplement au cours d’une véritable danse nuptiale où les deux individus sont enlacés par leur queue préhensile. Contrairement à ce que vous pensez, c’est la femelle qui pond ses ovules dans une poche spéciale du mâle, formée par des replis de la peau. La poche de l’hippocampe mâle s’ouvre juste en arrière de l’anus, donc sur la queue du poisson et non sur son ventre. Pour déposer ses 100 à 200 ovules dans la poche du mâle qui les féconde au passage, la femelle possède une petite papille à l’extrémité de son cloaque. L’incubation peut durer d’une dizaine de jours à quelques mois. Les mâles porteurs d’oeufs sont rencontrés le plus souvent entre les mois d’avril et d’octobre. Les jeunes hippocampes éclosent à l’intérieur de la poche et ressemblent déjà à l’adulte avant de sortir. Une centaine de jeunes, mesurant 15 à 16 mm de long seulement, seront expulsés par petits groupes de la poche par les contractions du mâle. Ce pseudo-accouchement peut durer quelques heures après quoi, le mâle est près pour un nouvel accouplement avec la même femelle à qui il reste fidèle.

Dans la mythologie grecque, les hippocampes sont des monstres marins, mi-homme, mi-cheval, et dans les temps anciens, les pêcheurs pensaient que les hippocampes qu’ils trouvaient en mer étaient les enfants des fameux chevaux tirant le char de Poseïdon, le dieu grec de la Mer (Neptune chez les Romains). Dans de vieux écrits grecs et romains, des propriétés curatives sont attribuées aux hippocampes. De même, les hippocampes figurent en bonne place dans les médecines traditionnelles asiatiques et, encore aujourd’hui, ils sont utilisés pour traiter un grand nombre de maux : asthme, impotence, stérilité, léthargie, fatigue, calvitie, maladies de peau et même la rage.

Compte tenu de leur importance considérable dans les pharmacopées asiatiques, les hippocampes sont très recherchés : plus de 20 millions de poissons sont vendus dans le monde par an. Et il ne faut pas oublier les 500 000 à 1 million de poissons vendus pour les aquariums privés ou publics. A Hong Kong, certains individus peuvent se vendre jusqu’à 1200 dollars le kilo. Certes, nos deux espèces européennes n’ont pas (en principe) à craindre de finir en poudre à Pékin, Tokyo ou Hong Kong, mais elles sont elles aussi exploitées : poissons séchés et vendus comme souvenirs aux touristes, animaux d’aquarium, etc. En Méditerranée, le net recul ou la profonde modification des habitats qu’ils occupaient ont également contribué à leur raréfaction, sans parler des techniques de pêche comme le gangui qui prélèvent sans discrimination les jeunes et les adultes. L’hippocampe, d’une façon très générale, est donc sérieusement menacé de disparition un peu partout dans le monde. Actuellement, sa capture n’est réglementée qu’en Tasmanie et depuis septembre 1997 en Australie. En Europe, des propositions ont été faites pour inscrire les deux espèces d’hippocampes en annexe de la Convention de Berne, avec interdiction de pêche et de commercialisation. Mais pour assurer la survie des hippocampes, beaucoup de travail reste encore à faire.

 

Pour en savoir plus : francour@unice.fr