|
- Tu sais pas la dernière ? s'exclame Rémy. |
|
Si la route paraît sans fin, si à partir de Bouillante la plus longue ligne droite
frise les trois mètres cinquante, le paysage est en revanche superbe. Forêt tropicale
sur mer des caraïbes. Vert sur bleu, avec déjà les premiers éclats rouges des
flamboyants. Presque de quoi rendre sympathiques les subventionnés de la banane.
Presque. |
|
La mer tient du lac, rien d'exceptionnel en côte-sous-le-vent. Mais plus on se
rapproche du but, plus l'océan se couvre de blanc. Arrivé sur la plage bordant la
digue de Basse-Terre, ce sont de bonnes vagues qui roulent, entre sable et galets.
Poussée par un alizé sud-est, la houle du canal des Saintes passe la Pointe Vieux-fort
et se fait sentir jusqu'ici. Rien de dramatique cependant, la mise à l'eau sera
juste un peu plus casse-pieds que prévue. |
|
Une fois le matériel monté, j'y vais le premier, un bloc sous chaque bras, deux
dans le dos, tous en alu. J'avance avec prudence, histoire de ne pas me répandre
lamentablement sur les cailloux, guette une accalmie entre deux rouleaux, et
hop ! Le fond descend vite, l'eau me libère rapidement du poids. Remy me passe mes
palmes, puis le dernier bloc, que j'accroche à gauche. Cinq bouteilles au total,
pour quatre gaz. Trimix 10/70, trimix 22/30, nitrox 40, O2. |
|
Pendant que Rémy procède
de la même manière aidé par Sandrine, je m'éloigne gentiment de la plage. C'est
l'occasion de mesurer le courant, faible. Et la visi, pas terrible, sans doute à
cause du sable que remue la houle. Sable volcanique, gris et noir, qui réfléchit
peu la lumière. |
|
Rémy me rejoint, on s'éloigne vers l'ouest et le large en palmant sur le dos.
Durant une brève minute, on peut apercevoir le sommet de la Soufrière, entre deux
nuages. |
|
Quant à nos bateaux respectifs et leurs sondeurs, les amener ici prendrait
trop de temps et de carburant. On sait néanmoins que le fond tombe très vite, qu'il
est à dominante sableuse, avec de jolies zones rocheuses, qu'on y trouve beaucoup
d'arbres morts lorsqu'on est dans l'axe d'un torrent, et du béton aussi,
infrastructures démolies par les ouragans. Selon nos informations, il devrait y
avoir des épaves, mais pour l'instant nous ne sommes jamais tombés dessus. |
|
Après un signe à Sandrine qui reste sur la plage -alors qu'elle aimerait bien
participer- on entame la descente, sur trimix 22/30. |
|
La luminosité ne s'arrange pas... L'eau est limpide maintenant, mais la lumière
reste bloquée par les cochonneries des étages supérieurs. A chaque passage d'un
nuage, on a l'impression que quelqu'un éteint. C'est presque angoissant. On gonfle
les wings. Pas si pressé que ça de trouver le fond! |
|
A soixante-quinze mètres, on ne le devine toujours pas... La carte du secteur
manque de détails, mais une ligne de sonde proche de la plage affiche tout de même
200 mètres. Si on s'est loupé, on est bon pour palmer dans vide à la boussole.
Vers quatre-vingt, on distingue une traînée sombre, mais impossible de dire à
quelle profondeur. Vu la clarté, ça ne peut de toute façon pas être très loin.
Les choses se précisent, la trace sombre est une marche rocheuse qui dépasse du
sable, perpendiculaire au tombant. Je gonfle encore ma wing pour ralentir la
chute. La marche débute vers 90 mètres. On avait prévu 110 maxi. On s'arrêtera
à 107, à la limite du sable et de la roche. C'est ce qui s'appelle viser juste. |
|
En face, à une trentaine de mètre, le même genre de relief émerge du sable, on se
trouve dans une sorte de canyon, de ravine plutôt, dont le fond sablo vaseux continue
de dégringoler à quarante-cinq degrés. Des coraux fil de fer démesurés pointent
leurs longues spirales vers nous. Calme. Sobriété. Volupté ? |
|
Rémy me fait signe que le paysage est impressionnant. Bien d'accord ! Ailleurs en
Guadeloupe, il nous est arrivé d'apercevoir les vagues de surface par quatre-vingt mètres
de fond. Ici, au-delà des crêtes sombres du tombant, c'est une aube improbable, un
crépuscule maladif, dans les tons gris jaune. Et puis la quasi-absence d'azote nous
rend pleinement conscient d'être loin, très loin. Mille cinq cent soixante sept mètres
sous le panache de vapeur de la Soufrière... |
|
Rémy en profite pour me montrer sa Spyder, qui n'affiche plus que trois traits, et
son timer, arrêté sur 94 mètres. Seul son Aladin donne bravement la profondeur maxi
de 107 mètres. Les fonctions temps, et paliers pour ceux qui en disposent, semblent
néanmoins continuer de marcher. |
|
Jusqu'à 75, le tombant est essentiellement sableux, longue cascade grise entrecoupée
par quelques rochers venus d'en haut, et par des casiers, qui ont suivi le même chemin
et achèvent de pourrir ici. Certaines zone sableuses sont noir profond, preuve
d'éboulements récents, causés sans doute par les secousses sismiques. Tout ça ne
donne pas une grande impression de stabilité... |
|
A partir de soixante et jusqu'à quinze, on évoluera dans un chaos de roches et
de parois verticales, fantomatiques dans le contre-jour. Tous les poissons
caraïbes sont là : platax, anges, pagres, vieilles, thazards, barracudas et
pisquettes. Demoiselles et sergent-majors. Ne manque qu'une tortue pour que
le tableau soit complet. Il y a tellement à voir qu'on prolonge un peu les
paliers... On pense tout de même à envoyer un parachute, comme convenu, pour que
Sandrine ne s'inquiète pas. |
|
De quinze à trois, c'est une pente douce et sableuse, avec quelques cailloux
pour abriter de petits poissons. On y trouve souvent des hippocampes, pas cette
fois malheureusement. En revanche, on retrouve la houle pour les derniers
paliers... |
|
Sandrine qui nous suivait grâce au parachute vient vers nous. Dès qu'on prend pied
sur le fond, les vagues qui nous portaient nous rendent brusquement au poids réel
des blocs. On se penche pour compenser, un rouleau nous scie les pattes, un autre
nous expédie sur la plage. Vautrés dans les galets, on a tout de deux vaux
marins, et on rigole tellement qu'on ne parvient même pas à décrocher nos blocs.
Sandrine nous aide. |