A cent mètres de la plage




- Tu sais pas la dernière ? s'exclame Rémy.
- Les bananiers barrent à Capesterre, complète Sandrine, son épouse.
- C'est de saison ! je ricane, du ton de n'importe qui ayant vécu plus de dix minutes en Guadeloupe, département réputé pour sa population chaleureuse et accueillante.
D'ordinaire, l'annonce du énième barrage, grève, ou mouvement de la semaine ne nous émeut guère. Ce matin, ça fait suer. Parce que ce matin, justement, nous avons décidé d'aller plonger sur le tombant Delgres à Basse-Terre. Entre nous et le tombant, il y a Capesterre et ses bananiers. L'échappatoire existe, la route de la traversée, puis Bouillante et Baillif. Une heure de trajet supplémentaire...
Excellent raison de ne pas traîner à charger le fourgon.
Dont acte.

Si la route paraît sans fin, si à partir de Bouillante la plus longue ligne droite frise les trois mètres cinquante, le paysage est en revanche superbe. Forêt tropicale sur mer des caraïbes. Vert sur bleu, avec déjà les premiers éclats rouges des flamboyants. Presque de quoi rendre sympathiques les subventionnés de la banane. Presque.


Prière de laisser l'endroit dans l'état où vous l'avez trouvé...
Jacques Vettier ©


La mer tient du lac, rien d'exceptionnel en côte-sous-le-vent. Mais plus on se rapproche du but, plus l'océan se couvre de blanc. Arrivé sur la plage bordant la digue de Basse-Terre, ce sont de bonnes vagues qui roulent, entre sable et galets. Poussée par un alizé sud-est, la houle du canal des Saintes passe la Pointe Vieux-fort et se fait sentir jusqu'ici. Rien de dramatique cependant, la mise à l'eau sera juste un peu plus casse-pieds que prévue.


Le fil bleu sur le fil bleu,
le fil rouge...
Jacques Vettier ©


Une fois le matériel monté, j'y vais le premier, un bloc sous chaque bras, deux dans le dos, tous en alu. J'avance avec prudence, histoire de ne pas me répandre lamentablement sur les cailloux, guette une accalmie entre deux rouleaux, et hop ! Le fond descend vite, l'eau me libère rapidement du poids. Remy me passe mes palmes, puis le dernier bloc, que j'accroche à gauche. Cinq bouteilles au total, pour quatre gaz. Trimix 10/70, trimix 22/30, nitrox 40, O2.

Pendant que Rémy procède de la même manière aidé par Sandrine, je m'éloigne gentiment de la plage. C'est l'occasion de mesurer le courant, faible. Et la visi, pas terrible, sans doute à cause du sable que remue la houle. Sable volcanique, gris et noir, qui réfléchit peu la lumière.
Rémy me rejoint, on s'éloigne vers l'ouest et le large en palmant sur le dos. Durant une brève minute, on peut apercevoir le sommet de la Soufrière, entre deux nuages.

Rémy me rejoint, on s'éloigne vers l'ouest et le large en palmant sur le dos. Durant une brève minute, on peut apercevoir le sommet de la Soufrière, entre deux nuages.
Environ à cent cinquante mètres du bord, on estime venu le temps de descendre. Pure estimation, nous n'avons des lieux qu'une connaissance parcellaire, acquise au grès des plongées effectuées de loin en loin le long de cette côte. La seul carte existante est à grande échelle (toute la côte sous le vent), avec des relevés datant d'un siècle.

Quant à nos bateaux respectifs et leurs sondeurs, les amener ici prendrait trop de temps et de carburant. On sait néanmoins que le fond tombe très vite, qu'il est à dominante sableuse, avec de jolies zones rocheuses, qu'on y trouve beaucoup d'arbres morts lorsqu'on est dans l'axe d'un torrent, et du béton aussi, infrastructures démolies par les ouragans. Selon nos informations, il devrait y avoir des épaves, mais pour l'instant nous ne sommes jamais tombés dessus.


Surtout, ne pas oublier sa petite laine.
Jacques Vettier ©


Après un signe à Sandrine qui reste sur la plage -alors qu'elle aimerait bien participer- on entame la descente, sur trimix 22/30.
Contrairement à ce qui se produit souvent, la visi ne s'améliore pas avec la profondeur, l'eau reste chargée de particules. La luminosité baisse donc très vite. A 55 c'est le passage sur mélange fond, je trouve un détendeur (celui que je porte attaché autour du cou), mais pas le deuxième...
Je cherche, tâtonne de droite et de gauche. Rien n'y fait. Pourtant je l'avais là ! Et comme ce sont deux blocs indépendants... Je fais signe à Rémy, qui s'approche, suit le tuyau du doigt... jusqu'à la bouteille relais! Le détendeur est coincé entre le robinet et le premier étage du relais. Je l'avais sous le nez, et je ne le voyais pas! Après m'être traité de crétin, je reprends la descente.


La grâce du papillon.
Jacques Vettier ©


La luminosité ne s'arrange pas... L'eau est limpide maintenant, mais la lumière reste bloquée par les cochonneries des étages supérieurs. A chaque passage d'un nuage, on a l'impression que quelqu'un éteint. C'est presque angoissant. On gonfle les wings. Pas si pressé que ça de trouver le fond!

A soixante-quinze mètres, on ne le devine toujours pas... La carte du secteur manque de détails, mais une ligne de sonde proche de la plage affiche tout de même 200 mètres. Si on s'est loupé, on est bon pour palmer dans vide à la boussole. Vers quatre-vingt, on distingue une traînée sombre, mais impossible de dire à quelle profondeur. Vu la clarté, ça ne peut de toute façon pas être très loin. Les choses se précisent, la trace sombre est une marche rocheuse qui dépasse du sable, perpendiculaire au tombant. Je gonfle encore ma wing pour ralentir la chute. La marche débute vers 90 mètres. On avait prévu 110 maxi. On s'arrêtera à 107, à la limite du sable et de la roche. C'est ce qui s'appelle viser juste.
Ou avoir de la chance.

En face, à une trentaine de mètre, le même genre de relief émerge du sable, on se trouve dans une sorte de canyon, de ravine plutôt, dont le fond sablo vaseux continue de dégringoler à quarante-cinq degrés. Des coraux fil de fer démesurés pointent leurs longues spirales vers nous. Calme. Sobriété. Volupté ?

Rémy me fait signe que le paysage est impressionnant. Bien d'accord ! Ailleurs en Guadeloupe, il nous est arrivé d'apercevoir les vagues de surface par quatre-vingt mètres de fond. Ici, au-delà des crêtes sombres du tombant, c'est une aube improbable, un crépuscule maladif, dans les tons gris jaune. Et puis la quasi-absence d'azote nous rend pleinement conscient d'être loin, très loin. Mille cinq cent soixante sept mètres sous le panache de vapeur de la Soufrière...
Le mieux est d'agir, je dégrafe ma petite Princeton. Comme toujours en profondeur, j'ai l'impression que l'optique est bloquée, effet de la pression sur le filetage. Dans le noir d'une grotte ou d'une épave, le faisceau de cette lampe est d'un joli blanc, ici il ne parvient qu'à une tache rougeâtre, qui suffit pourtant à aveugler des bancs de cardinaux tassés dans les recoins de la roche volcanique. Une petite langouste reste elle aussi tétanisée au fond d'un trou. Les plongeurs ne font pas partie de leurs fréquentations, ça se sent.
Treize minutes. Il est temps de filer.

Rémy en profite pour me montrer sa Spyder, qui n'affiche plus que trois traits, et son timer, arrêté sur 94 mètres. Seul son Aladin donne bravement la profondeur maxi de 107 mètres. Les fonctions temps, et paliers pour ceux qui en disposent, semblent néanmoins continuer de marcher.
Mon Nitek3 est en mode profondimètre-timer. Nos tables ont été calculées avec Decoplan, à qui on a décidé d'ajouter un zest de VPM en effectuant de brefs arrêts à partir de 80 mètres.
C'est parti pour pas loin de deux heures de remonté !


La crête de la vague dans l'oeil du balaou.
Jacques Vettier ©


Jusqu'à 75, le tombant est essentiellement sableux, longue cascade grise entrecoupée par quelques rochers venus d'en haut, et par des casiers, qui ont suivi le même chemin et achèvent de pourrir ici. Certaines zone sableuses sont noir profond, preuve d'éboulements récents, causés sans doute par les secousses sismiques. Tout ça ne donne pas une grande impression de stabilité...
Ensuite la roche est plus fréquente, avec chaque fois une explosion de vie fixée, éponges, gorgones, coraux fil de fer, et de plus en plus de poissons. De place en place, le sable est taché d'ocre. Je pense à des sources d'eau chaude, fréquentes dans le secteur, mais on ne sent aucune différence de température. Ce qui ne signifie pas grand chose, l'activité des sources est liée à celle du volcan, lui aussi instable.

A partir de soixante et jusqu'à quinze, on évoluera dans un chaos de roches et de parois verticales, fantomatiques dans le contre-jour. Tous les poissons caraïbes sont là : platax, anges, pagres, vieilles, thazards, barracudas et pisquettes. Demoiselles et sergent-majors. Ne manque qu'une tortue pour que le tableau soit complet. Il y a tellement à voir qu'on prolonge un peu les paliers... On pense tout de même à envoyer un parachute, comme convenu, pour que Sandrine ne s'inquiète pas.
Dans la zone des vingt mètres les ordinateurs de Remy entreront en mode erreur et nous poursuivrons de leurs bip agaçants.


Sécu surface,
et sherpa en plus...
Jacques Vettier ©


De quinze à trois, c'est une pente douce et sableuse, avec quelques cailloux pour abriter de petits poissons. On y trouve souvent des hippocampes, pas cette fois malheureusement. En revanche, on retrouve la houle pour les derniers paliers...
Et enfin on émerge, après 124 minutes.
Cinquante mètre à gauche du fourgon et de notre point de départ. Décidément, on avait le compas dans l'oeil ce matin!

Sandrine qui nous suivait grâce au parachute vient vers nous. Dès qu'on prend pied sur le fond, les vagues qui nous portaient nous rendent brusquement au poids réel des blocs. On se penche pour compenser, un rouleau nous scie les pattes, un autre nous expédie sur la plage. Vautrés dans les galets, on a tout de deux vaux marins, et on rigole tellement qu'on ne parvient même pas à décrocher nos blocs. Sandrine nous aide.
Heureusement, cela l'empêche de photographier cette minute navrante.


Jacques Vettier