Pourquoi descendre à la cave ?

Cave Diver




C'est insidieux. Un jour on feuillette un magazine. Un autre on se connecte à l'Internet. Un autre encore on discute sur une liste. En toute naïveté. Et puis on finit par se dire que c'est sûrement chouette, la plongée spéléo.
- Quoi ? s'exclame Gisèle. Se traîner dans un boyau tout noir, plein de boue et qui caille? Ça va pas la tête !
- Mais non chérie, c'est pas ça du tout, regarde.

Ses yeux alternent de l'écran de l'ordinateur à mon visage plus innocent que l'escroc qui vient de naître.
- Mouais... C'est vraiment comme ça ? T'es pas en train de me refaire le coup de l'eau claire de la PP4, celle où je voyais pas mon masque ?
- Attends, tu me connais ?
- Justement ! réplique-t-elle sur un mode barbouzes flingueurs.

A l'écran défilent des stalactites qu'on croirait aériennes si un plongeur n'évoluait pas en arrière plan.
- Mmm, bon, si c'est vraiment comme ça...

Et voilà pourquoi on se retrouve sur l'aéroport de Puerto Plata, côte Nord de la République Dominicaine -la partie de l'île d'Hispaniola que les Français persistent à appeler Saint-Domingue par assimilation à sa capitale- paré pour un stage conduisant à la certification Full Cave Diver.

Pourquoi la République Dominicaine ? Parce que lorsqu'on habite Pointe-à-Pitre, on se dit que c'est la porte à côté. Parce que c'est une destination relativement récente, et pour la plongée spéléo carrément neuve, ce qui évite de croiser dix palanquées par cenote (ici également nommé pozzo ou cueva). Parce que les tarifs y sont encore humains -ce n'est certes pas la Mer Rouge, mais ce n'est pas non plus Cancun ou Miami. Parce que le responsable du Golden Arrow Technical Dive Center s'appelle Denis Bourret, qu'il est français et parle espagnol et anglais, de quoi aider à la compréhension du pays et du cours. Et enfin, parce que la République Dominicaine vaut la peine d'être visitée pour elle-même.


St-Domingue, la plus vieille ville des Antilles.
Jacques Vettier ©



Jacques Vettier ©

Pourquoi une certification ? Parce qu'en zone américaine, c'est-à-dire peu ou prou la planète entière sauf la France, il est difficile voire impossible d'effectuer une plongée spéléo en structure sans un petit bout de plastique frappés des sigles TDI, IANTD, NACD et j'en passe (un jour j'ai tenté de me prétendre GATNCD, guadeloupean association of trimix, nitrox and cave diver, ça n'a pas marché!).

D'aucuns auront remarqué que dans full cave diver il y a diver. On se doute que c'est à cause de la bouteille. Qu'il y a cave, on imagine qu'il est question de grottes. Et qu'il y a full, ce qui laisse supposer qu'il y a half voire empty. On se trompe guère. Les appellations varient selon les organismes, mais en gros il existe trois ou quatre "niveaux" de certification spéléo. Tout est question de pénétration (oui oui, on rigole un bon coup, et on poursuit).

La cavern : c'est aller jusque là où la lumière du jour pénètre, voire jusque là où la lumière du jour reste visible (pas de plongée de nuit, donc).

La cave 1 (ou 2) : la pénétration est limitée à une distance fixée et/ou par ou en fonction de divers éléments tels que capacité d'un seul bloc, profondeur, visibilité, étroitures, paliers, etc.

La cave 3 (ou full) : pas de limites (si ce n'est celles de la sécurité, bien sûr).

A quoi peut s'adjoindre ou non des certifications Nitrox, Trimix, topo ou autres. C'est la méthode américaine, elle vaut ce qu'elle vaut. Précision à l'attention des tenants de la spéléo française pur jus : attendez d'avoir fini de lire avant de fulminer ! ;-)

Or donc, en cette fin d'après-midi de mars, nous voici au sortir de l'Immigration dominicaine. Premier bémol, American Airline (compagnie dont la devise du personnel semble être : je suis moche et acariâtre je travaille chez AA) a oublié de faire suivre nos sacs. Lesquels contiennent le matériel de plongée...

Denis venu nous attendre à l'aéroport assure les négociations avec le service bagages. Tout sera là demain après midi, ou soir, ou le surlendemain au matin, pas plus tard, promis. Il effectuera plusieurs aller retour (soit quelques heures d'une route pas drôle) sans jamais se départir de sa bonne humeur, on en aura presque honte.

Pendant le trajet conduisant au Golden Arrow nous parlons... plongée !

L'accès aux différentes certifications spéléo s'effectue en fonction des désirs de chacun mais aussi de ses capacités. Un N1 à peine sec se verra refusé au Cave 3, un plongeur expérimenté mais stressé par le noir et les espaces confinés sera dirigé vers le Cavern. Cela paraît logique, et il va sans dire, mais comme souvent, pas plus mal en le disant.

Nos niveaux 3 et 4 et nos vingt années de plongée nous ouvrent la porte du Full Cave. Denis étant moniteur IANTD, la certification sera celle de cet organisme, chez qui le niveau supérieur s'appelle Cave diver, tout bêtement (et le précédent Introduction to cave). Le cours s'effectue en 8 jours, il comprend de la théorie et quatorze plongées. C'est donc assez intense, c'est pour cela que nous l'avons choisi, pour plonger.

Le soir même, au domicile de Denis, premier cours théorique, sur la formation des divers types de grottes.

Le lendemain, pour cause d'American Airline, la journée se déroulera au Centre et sera consacrée à la théorie et à son application directe... sans eau. Je m'explique : le moulinet, pourquoi et comment s'en servir, suivi de le moulinet, servez-vous-en. Et on tire du fil en zigzag et en boucle entre cocotiers et palétuviers, que l'on suit, les yeux fermés, sans tricher et en essayant de ne pas emplâtrer les arbres. Ca forme ! Tout ça sur la plage de la Yaga Magante, caraïbe et déserte à souhait; il est des salles de classe dont on ne se lasse pas. A proximité d'un restaurant tenu par un autre français, Pierrot. On est assez loin du bagne...

Le surlendemain, les bagages sont à l'aéroport. Après les avoir récupérés on fonce au Centre équiper les blocs. Un bi 2 x 80 cf (2 x 11 L) alu par personne, avec wing sur plaque inox et détendeur principal à flexible long (2,10 m). Le matériel et sa configuration nous est familier, c'est le nôtre, la plongée teck est issue de la spéléo, et en Guadeloupe j'utilise des blocs alu pour les mélanges. Un plongeur mer "standard" sera peut-être déconcerté, mais pas au-delà d'une plongée à mon sens. La benne du pick-up Toyota chargé, nous filons vers la première cenote.

El Dudu, à 30 minutes de voiture, dépression circulaire abrupte de plusieurs dizaines de mètres de diamètre, cernée de végétation tropicale. Une volée de marches taillées dans la roche permet d'accéder à un lac bleu. Vraie carte postale, qu'on reste quelques minutes à contempler. Puis on remonte s'équiper. Denis expose le programme en détail. On est parti.


El Dudu, côté plage...
Jacques Vettier ©


Les habitués du quadri 20 litres acier plus relais béton vont rire, nous trouvons notre bazar bien lourd. Les marches sont les bienvenues, et les rampes aussi.

Assis au bord de la plate-forme de mise à l'eau, nous nous efforçons d'ordonner ce que nous avons ingurgité la veille : le premier nœud de la bobine primaire comme ci, le deuxième comme ça, la règle des tiers, qui serait plus simple si on divisait par 2, et c'est comment déjà pour dire je suis coincé ? Denis ré explique les points obscurs. Et enfin : plouf!


El Dudu, côté grotte...
Jacques Vettier ©


Si l'eau bleutée d'El Dudu n'est pas de cristal pur, elle possède une clarté que lui envieraient bien des mers. Le paysage est fait d'éboulements rocheux et d'arbres morts. Quelques poissons nous observent, qui me paraissent de la famille des black-bass. Denis nous rappelle à nos devoirs. En surface : fermer le robinet du détendeur principal, respirer sur le secours, rouvrir le principal, fermer le secours, respirer le principal, rouvrir le secours, fermer et ouvrir l'isolateur central. Gisèle prévient qu'elle n'y arrivera jamais, et bien sûr y parvient comme qui rigole tandis que je manque de me déboîter une épaule à essayer de l'imiter. Ensuite c'est l'immersion, dans le lac, où l'on joue du moulinet entre arbres et rochers, comme sur la plage, mais dans l'eau et masque autour du cou pour simuler l'absence de visibilité. Surface après une demi-heure d'exercice, dix minutes d'analyses et de conseils, et nouvelle immersion, en direction d'une grotte cette fois.

Denis a équipé lui-même la plupart des galeries qu'il propose à l'exploration. La ligne principale, celle qui demeure à poste, débute une dizaine de mètres à l'intérieur des grottes, invisible du lac, afin d'éviter de tenter un plongeur non averti ou, pire, un apnéiste. En effet, beaucoup de pozzo servent de lieux de baignade, fréquentés par les dominicains comme par les touristes.

Notre premier travail consistera donc à amener le fil de notre moulinet primaire d'un point où une remontée surface directe est possible, jusqu'au départ de la ligne principale, en le nouant de place en place dans les règles de l'art. C'est Gisèle qui s'y colle. Un dicton spéléo énonce que le fil d'Ariane peut être le meilleur des amis comme le pire des ennemis... De fait, la bobine s'emballe, le fil fait des boucles, des pleins et des déliés... Gisèle se crispe, piétinerait volontiers le moulinet, y flanquerait le feu, disperserait ses cendres dans l'Atlantique, non, le Pacifique. Elle se retient, les choses s'améliorent, la bobine se calme, le fil se tend, un nœud est impeccablement formé, puis un deuxième, on avance.

Hors la lumière du jour, phyto et zooplancton ne pouvant se développer, l'eau est limpide. Le faisceau de nos lampes n'accroche que les parois, blanches et comme déchiquetées. On poursuit le long de la ligne, Gisèle devant, Denis sur le côté, qui surveille. Une progression simple, par moins de dix mètres de fond, qu'en mer nous effectuerions sans même y penser, qui là demande une attention soutenue. La ligne (pas la perdre), la lampe (pas dans les yeux), la flottabilité (pas percuter la galerie), le palmage (pas remuer les sédiments), la percolation (zut, il neige !), éléments qui, cumulés, font qu'on ne songe guère à admirer le paysage, et qu'après un temps qu'on ne saurait préciser Denis agite sa lampe pour montrer une poche d'air au-dessus de nos têtes. Elle était prévue marquer la fin du parcours. Demi-tour. Les premiers seront les derniers, ou : qui a posé le moulinet le récupère. Je me retrouve donc devant.


Une rampe où s'accrocher !
Jacques Vettier ©


Nous n'avons pas été très brillants, notre passage a soulevé des sédiments, nos bulles en ont décroché, sans être catastrophique la visibilité est moins bonne qu'à l'aller. Je m'efforce de soigner mon palmage en grenouille. Très vite la lumière du jour apparaît et on se retrouve dans le lac. Sans émerger. Il est convenu d'effectuer une deuxième pénétration.


Light tek, qu'il disait !
Jacques Vettier ©


Après re-calcul des tiers, à moi le moulinet. D'habitude je m'en sers pour envoyer un parachute de 50 m de fond, alors l'engin ne m'impressionne pas. Sauf que là, excès de confiance ou pression extérieure (l'œil de Denis :-), mauvaise manœuvre et le fil sort de son guide. En voulant le réengager je lâche le moulinet dont la bobine fait trois tours en roue libre. Grrrgnmfff... Respiration profonde, reprise en main du bazar, et ça roule, enfin, ça déroule, mais en bon ordre. Denis m'indique par signes que ma deuxième attache ne lui convient pas. Je sais, faut qu'elle soit solide au cas où un gugusse viendrait à casser la première. Je rattache mon fil. Une maille à l'endroit une maille à l'envers... De nouveau on s'enfonce dans la galerie. Des particules en suspension voilent l'eau, si quelques secondes suffisent à les soulever, des heures sont nécessaires à ce qu'elles se redéposent. Parvenu au niveau de la poche d'air, la ligne oblique vers la gauche puis se termine sur une attache. Je décroche mon premier moulinet de sécu. Une autre galerie commence, qui revient au lac presque parallèlement à la première. Elle aussi est équipée d'une ligne, mais les deux ne se rejoignent pas. Mon rôle est de les relier. Il me restera encore un troisième moulinet en sécurité.

L'affaire menée, nous franchissons la deuxième galerie pour retrouver le lac. Troisième calcul de tiers, et c'est reparti dans l'autre sens. Denis nous avait promis un exercice de sécurité. Lequel ? Vous verrez !

Ce sera une simulation de panne de lumière. Ressortir dans le noir total, l'un derrière l'autre en se tenant par l'épaule sans se lâcher, en touchant le fil sans le cramponner. Je ne peux voir à quoi ressemble la grotte derrière nous, mais de la façon dont on palme j'imagine le pire... Néanmoins on avance, sans - trop- percuter les parois. Le jour semble bien loin, et bien faible. Rien d'étonnant, nous avions commencé tard à cause des bagages, c'est sous la lumière d'un petit croissant de lune que nous arrivons dans lac.

Comme quoi, que la première attache du fil permette un retour direct à la surface n'est pas inutile...

Les jours suivants nous effectuerons d'autres plongées à El Dudu. Sept en tout. Chacune émaillée d'exercices : sortie sans lumière, panne d'air, perte de la ligne, perte d'un compagnon (cumul possible : sortie sans lumière ET en panne d'air :-). De difficultés croissantes, étroitures, pénétrations plus longues, dépôt et reprise de relais. Chacune l'occasion de découvrir un décor minéral extraordinaire, mariage de stalactites, de stalagmites, de fossiles incrustés, de draperies, de lapiaz noyés.

Ensuite nous changerons de secteur. Denis qui a exploré des cenotes dans tout le pays propose en effet des plongées sur plusieurs sites.


Montage.
Jacques Vettier ©


A bord de son pick-up nous traverserons l'île du nord au sud. Occasion cette fois d'observer la diversité de paysages qu'offre la République Dominicaine, où les cordillères qui culminent à plus de trois mille mètres influent sur le climat, forêt tropicale humide, savane, désert. Ici on cultive du riz, des oranges et des fraises.


Cent fois dans la benne
tu chargeras le matos...
Jacques Vettier ©


Autre changement de décor : si El Dudu est situé en pleine campagne, c'est désormais dans la banlieue de la capitale, Saint-Domingue, que nous allons plonger. Une des cenotes se trouve être la piscine d'une... discothèque souterraine ! Émerger entre tables et chaises, jeux de lumière et musique disco... Mon nom est Bond !

Sous l'eau, l'enchantement est le même qu'à El Dudu, peut-être plus grand encore. En traversant une halocline impressionnante, je verrai Gisèle se dissoudre lentement dans un flou insondable; écrasé, Matrix. Au détour d'une étroiture, nous déboucherons dans une salle sans limites où trois colonnes encadrent un roc énorme, blême et poli, hôtel d'un culte extraterrestre et glacé; enfoncé, Hypérion.

Il m'arrivera d'ôter mon détendeur de la bouche, pour vérifier que je me trouve toujours dans l'eau.

Gisèle s'amusera de son ombre démesurée projetée par nos lampes.
Nous n'aurons qu'un regret, que le temps ait manqué de se rendre dans le sud- ouest, à la frontière haïtienne, zone désertique où les cactus gardent les pozzo, les cenotes et les cuevas.
Ce sera pour la prochaine fois.
Car au terme des ces quatorze plongées, et d'un examen théorique, nous sommes devenus Cave divers !

Est-ce à dire que désormais nous sommes d'émérites plongeurs spéléo ? Que l'activité n'a plus de secret pour nous ? Qu'après avoir plongée dans des galeries de plus de dix mètres de diamètre où nul courant n'agite une eau limpide oscillant entre 24 et 25° nous sommes aptes à dérouler du fil dans un boyau soufflant cinq nœuds de flotte à 7° l'été ?

Le simple énoncé est une réponse. Le cours IANTD lui-même précise ne pas préparer à tous les cas de figure de la plongée spéléo.


Une palanquée franco-américano-dominico-japonaise.
Jacques Vettier ©


Mais, en ce qui me concerne du moins, je ne pense pas que la question ainsi posée ait beaucoup de sens. Parce que si l'envie m'avait pris d'explorer un boyau long, profond, étroit et froid, les sources du Cernon par exemple vu que ma résidence métropolitaine se trouve à proximité, j'aurais certainement fini par le faire, m'en estimant, après tout, certainement capable. Si maintenant je me lançais dans cette plongée sans avoir plus d'expérience ni prendre toutes les précautions, je le ferais au moins avec la parfaite conscience de commettre une énorme bêtise.

Que demander de plus ?


Jacques Vettier





Quelques précisions :

Le site du Golden Arrow Technical Dive Center, où l'on trouve informations et photos des grottes (d'autres seront bientôt ajoutées) : http://www.goldenarrow-dr.com/francais/index.htm

D'Europe, la République Dominicaine est facile d'accès, Air France, Ibéria et d'autres compagnies assurent des liaisons quotidiennes. Le temps de vol est d'environ huit heures. Et le personnel moins imbuvable que celui d'AA.

L'hôtellerie est de bonne qualité et les tarifs sont corrects.