Cyber-Plongeurs



Lorsqu'un abonné d'Aqua-tek rencontre un autre abonné d'Aqua-tek (des abonnés aux gaz, pour ainsi dire), de quoi parlent-ils ?
Ils ne parlent pas, ils plongent.


Et quand l'action se déroule en Guadeloupe, peuvent-ils plonger ailleurs qu'au Sec Pâté, LA plongée de Guadeloupe, the dive of the loinqué ?
Ils ne peuvent !

Trois dents, qui démarrent de -300 pour culminer à -12, entre le sud de la Basse-Terre et l'archipel des Saintes, en plein dans le Canal des Saintes, justement. Aux Antilles, par canaux on désigne les espaces entre les îles, entonnoirs où s'engouffre l'océan Atlantique pour en ressortir mer des Caraïbes. La mutation ne s'effectue pas sans douleur, le courant s'accélère, les vagues grossissent, ça remue sévère. Pas toujours, mais souvent. Assez pour que le site ait une réputation de danger bien établie. Rares sont les bateaux de plongée à s'y rendre sans que durant la navigation soient mille fois évoquées les diverses façons dont le Sec va vous bouffer tout cru avec les palmes. (Conséquence : des théories de plongeurs se mettent à l'eau les genoux castagnettes, déjà en accident virtuel. Y a des pédagogies, comme ça, qui m'échappent, mais c'est une autre histoire...)


Eric Spielm ©

Pour rejoindre le Sec plusieurs méthodes :
- Notre propre bateau; vu la distance et la conso d'un 200 CV V6 2T c'est une mauvaise idée.
- prendre un des bateaux pédagogiques évoqués plus haut; ouaif, bof.
- prendre une navette à Pointe-à-Pitre et plonger avec un club des Saintes (sans Dagobert).
- le mélange d'un peu tout ça.


Eric Spielm ©

Eric, son épouse et leur fils prendront la navette, mon épouse et moi-même en profiterons pour un week-end prolongé aux Saintes à bord du voilier d'une amie, Chantal, également partante pour un ti-Sec. Nous serons donc quatre à plonger.
Pour club, on choisit "Pisquettes", tenu par Cédric, saintois et plongeur depuis des lustres, qui a créé sa structure voici un peu plus d'un an. Auparavant il était moniteur dans un autre club de l'île, nous avons déjà pratiqué le Sec ensemble plusieurs fois.
Rendez-vous fixé pour dimanche matin.

Loi de l'emmerdement maximum oblige, le samedi consacré au trajet à la voile se déroule sur une mer d'huile, avec un alizé en panne et une pluie ininterrompue, alors qu'au petit matin du dimanche un vent fort donne une mer blanche dans le canal...
Pisquettes dispose de deux bateaux, un pneu BWA de 7,50 m et une saintoise en bois, bateau pays, d'une longueur voisine. Claire, l'autre monitrice du centre, embarque sur le pneu avec une palanquée en direction d'un site plus abrité. Nous disposerons de la saintoise pour nous quatre, Cédric restera à bord pour assurer la sécurité.

Dans la Baie du Bourg la mer est belle, passée la protection de l'Îlet Cabri elle change. Le vent charrie de l'écume, mais c'est plus impressionnant que dangereux, les vagues n'ont pas encore eu le temps de vraiment se former, à peine un mètre cinquante, la coque en V de la saintoise les tranche sans trop de douleur.
En chemin, un coup d'oeil à des bouées de casiers nous indique que question courant ça risque d'être moins drôle...

Un peu avant d'arriver sur zone, j'enfile une stab équipée d'un 12 litres, et au signal de Cédric saute à l'eau. Pile sur le Sec. La visi est excellente, je repère immédiatement à une quinzaine de mètres la corde enchaînée au piton central que je dois aller récupérer. Quelques solides coups de palmes plus bas, j'agrippe l'oeillet du cordage et gonfle ma stab. Je remonte, pas très vite. Je gonfle davantage le gilet. Palme. Gonfle. Palme. Macache, pas moyen de crever la surface. Le courant me maintient deux mètres en dessous. Plutôt que de m'épuiser, je change de tactique et lâche tout, puis explique le problème au bateau. Eric me tend un bout, je redescends avec, le passe dans l'oeillet et remonte. Le bateau est amarré. Je grimpe à bord. Plus qu'à reprendre mon souffle...


Eric Spielm ©

Ce que je fais pendant que les autres s'équipent. Cédric rappelle les consignes de sécurité, et précise que si quelqu'un se fait embarquer par le courant il doit se contenter de gonfler son parachute et sa stab, le bateau ira le chercher.


Eric Spielm ©

Tout le monde est à l'eau. J'enfile mon harnais accroché à un 15 litres et bascule en arrière. Palmer en surface contre les vagues et le courant est très inconfortable, plutôt que d'aller jusqu'au mouillage, je me laisse couler et cherche la protection d'un des pitons du Sec. La méthode est bonne, j'arrive près du rocher sans trop d'efforts. Eric n'est pas loin, malgré la "prise au vent" de son appareil photo. Mon épouse est légèrement au-dessus, au niveau de la chaîne d'amarrage. Chantal est encore en pleine eau, elle semble forcer.

Parvenue au rocher, elle indique qu'elle est un peu essoufflée. On attend quelques minutes, ça se tasse, néanmoins mon épouse me fait signe qu'elles se contenteront de 35 mètres. Deux "palanquées" de deux, donc. OK. Eric et moi descendons jusque sous un surplomb vers 46 mètres. De là la perspective est grandiose, tant vers le haut où des bancs de carangues croisent autour des pitons chargés de gorgones bleues, que vers le bas où l'on se prend à rêver de dégringolades infernales au trimix. Mmphh !... Un jour...

En attendant, je cherche une longue faille qui rejoint l'autre côté. On y accède par une arche. Elle se situe à une dizaine de mètres au-dessus de nous. Je la montre à Eric, puis à mon épouse. De grandes gorgones occupent l'espace, mais avec un minimum de précaution on passe sans toucher, les uns après les autres. La fracture dans la roche permet d'aller d'un côté à l'autre des pitons sans devoir affronter le courant. D'autres failles s'en écartent, se coupent et se recoupent, plus ou moins étroites, plus ou moins praticables. Dans une anfractuosité se cache souvent une énorme murène verte, pas cette fois. En revanche, une tortue qui cherchait à s'éloigner des filles manque de percuter Eric. Elle bifurque sur l'aile et s'écarte. Eric tente une photo, le courant le déséquilibre. Prise, pas prise, on verra. La tortue remonte le courant comme qui rigole, on ne s'amuse pas à la suivre.


Eric Spielm ©

Autour d'une éponge gravite un banc de balistes océaniques. Des poissons que l'on ne rencontre guère que là, ils aiment l'eau libre et les récifs perdus du large. De couleur argent, plus gros que des balistes royaux, avec la même nage placide, sénatoriale.
Changement de côté, des anges royaux nous accompagnent en se maintenant à la distance qu'ils jugent raisonnable, familiers mais prudents.
Autour du Sec Pâté, les pêcheurs piquent de la coryphène et du marlin, alors je scrute toujours le bleu, au cas où... Mais ces poissons-là sont méfiants et fuient le contact, je n'en ai jamais vu, peut-être qu'avec un recycleur... Une fois cependant j'ai aperçu un thazard-bois (un wahoo), ces bestiaux aux flancs zébrés dépassent le mètre cinquante et nagent à une vitesse incroyable, les voir surgir du bleu pour y disparaître aussi vite est impressionnant. Aujourd'hui, pas de wahoo, rien que des thazards "ordinaires", presque toujours en couple, et des colas, maintenus immobiles dans le courant par le lent battement de leur longue caudale jaune vif.


Eric Spielm ©

Bon, il va être l'heure... Mon ordi affiche seize minutes de palier. Le temps de regagner le mouillage, il en affiche vingt. Celui d'Eric seulement quinze. Le Nitek3, même réglé à 22% d'O2, reste assez pénalisant, et puis il a enregistré mon épisode récupération du mouillage. Ce n'est pas grave, vingt minutes au- dessus du Sec Pâté est en soi une plongée fabuleuse, on va pas se plaindre. Le seul problème c'est l'air, un coup d'oeil au mano et un rapide calcul m'amène à penser que... il n'y aura rien de trop. Rien de dramatique non plus, j'aperçois la bouteille de sécu sous le bateau, quant au bloc d'Eric, il est encore gavé d'au moins cinquante bars et équipé d'une "long hose".
La vie est belle !

Même si l'on est salement chahuté par la houle... On dirait que l'état de la mer ne s'est pas amélioré.
Une douzaine de minutes plus tard, les filles ont terminé leurs paliers. Eric et moi restons en drapeau au mouillage.
Histoire de conserver quelques litres dans mon bloc, j'effectue les dernières minutes sur le flexible long.
A voir décoller et retomber l'étrave de la saintoise, la mer ne s'est pas améliorée...
Et enfin on crève la surface.
Je n'y crois pas! Ils nous ont attendus pour le planteur !
C'est chouette d'avoir des amis, des vrais.


Jacques Vettier