La plongée à la dérive

Par Cédric Verdier

 

Il est 08h00 du matin. C'est un de ces petits matins comme on les aime au Pays de Galles, avec bruine et léger brouillard. Les quatre plongeurs en combinaison étanche effectuent une bascule arrière depuis leur embarcation pneumatique et s'éloignent par équipe de deux, dans une eau trouble avoisinant les huit degrés. Au même moment, de l'autre côté de la Terre, à Ari Beach aux Maldives, cinq plongeurs aidés par l'équipage du dhoni, enfilent leurs combinaison en lycra avant de s'immerger dans l'eau claire et chaude de l'Océan Indien. Le point commun entre ces deux plongées : l'utilisation du courant pour plonger à la dérive.

La plongée à la dérive, c'est le scooter du pauvre. C'est le moyen pour un plongeur de parcourir plusieurs centaines de mètre, voire plusieurs kilomètres, sans se fatiguer. On parle toujours du courant comme étant l'un des ennemis du plongeur. Pourquoi ne pas plutôt l'utiliser au lieu de l'éviter ou de le combattre. Si l'on ne peut nager contre le courant, autant nager avec lui.
Mais rien n'est parfait dans ce bas monde et il en va ainsi de la plongée à la dérive, technique qui, bien maîtrisée, présente bon nombre d'avantages mais qui a aussi ses limites et ses inconvénients.

La plongée à la dérive, c'est un " truc de feignant " permettant sous l'eau, de parcourir de grandes distances sans avoir à donner un coup de palme inutile. On survole ainsi un immense paysage sous-marin, en économisant son énergie et par conséquent son stock d'air. Parfois même, comme sur certains récifs ou dans des rivières, il n'y a pas d'autre alternative possible que la plongée à la dérive. De par l'économie d'énergie réalisée, on peut rester sous l'eau plus longtemps et y rencontrer tout une faune pélagique qui fréquente le même type de lieu. On parcourt une plus grande distance et on voit ainsi plus de choses. En changeant d'heures, pour les courants de marée, ou parfois même en changeant de profondeur d'immersion, on peut rencontrer des courants de directions contraires, que l'on peut utiliser pour aller là où l'on veut, à condition de bien connaître les lieux.

Mais le revers de la médaille est multiple : d'abord il faut du courant (passe dans un récif, marée, etc.) et un site qui se prête à ce type d'exploration. Difficile donc d'essayer cette technique sur une épave ou une petite roche car le courant n'est plus un allié lorsque l'on veut s'arrêter. Puis il faut souvent un bateau, car il devient problématique de revenir à son point de départ, à l'exception de certains sites bien particuliers. Enfin il faut respecter une discipline de fer si l'on ne veut pas se perdre ou être séparé des autres plongeurs.

 

L'organisation matérielle :

Au niveau de l'équipement nécessaire pour réaliser en toute tranquillité une plongée à la dérive, un groupe de plongeurs devra se munir d'une bouée de signalisation en surface avec un dévidoir. Cela permet d'être plus facilement identifiable depuis la surface, en particulier lorsque la météo n'est pas excellente et qu'il est difficile de repérer les bulles. Dans le cas d'une faible visibilité sous l'eau, cela permet également d'éviter toute séparation des plongeurs qui peuvent constamment rester à proximité du guide de palanquée et de la bouée qu'il tient. Cette bouée doit être suffisamment grosse pour constituer un élément bien visible des bateaux et ne pas couler si un ou plusieurs plongeurs tirent sur son extrémité.

Mais la plongée peut aussi s'effectuer sans bouée. C'est notamment le cas lorsque la visibilité est bonne ou lorsque l'on plonge en rivière avec le risque de voir la bouée s'accrocher aux branches basses en surface. Egalement, s'il s'agit d'une plongée profonde, tenir une bouée n'est pas chose facile : il faut non seulement une grande longueur de bout mais en plus, le courant étant moins rapide en profondeur à cause de la friction de l'eau sur le fond, la bouée en surface va beaucoup plus vite que le plongeur. Celui qui tient la bouée, tiré par celle-ci, va donc dériver plus vite que ses collègues qui risquent de le perdre ou de s'essouffler à le suivre.

Sans bouée, il n'y a qu'en arrivant à faible profondeur que l'on pourra sans erreur identifier depuis la surface les plongeurs en immersion. Dans ce cas là, un parachute de palier avec quelques mètres de bout, légèrement lesté, peut s'avérer fort utile pour se signaliser au palier de sécurité, en fin de plongée.
Même lorsque le bateau suit les plongeurs, il peut toujours arriver de sortir loin de lui. Un moyen de se faire repérer à grande distance est indispensable pour que le bateau vienne vous récupérer. Il peut s'agir d'un sifflet traditionnel, d'un sifflet pneumatique monté sur le direct system, type Dive Alert, d'un miroir de signalisation ou d'un long tube gonflable que l'on sort en surface.

Enfin pour éviter toute séparation, on peut très bien se servir d'un pendeur lesté, pour effectuer une descente groupée, ou même d'un bout reliant les deux plongeurs d'un binôme lorsque la visibilité est très limitée.

 

La planification :

De la planification d'une plongée à la dérive dépend son bon déroulement et le plaisir qu'en retireront les plongeurs qui l'effectuent. Cette planification dépend donc :

Il faut donc impérativement évaluer les conditions dès la surface afin de répondre à certaines questions primordiales : Ne risque-t-on pas de transformer un gentil survol du paysage subaquatique en un dangereux vol de chasse au milieu des canyons ? Comment est et sera la météo en surface et le pilote du bateau pourra-t-il nous suivre (forte houle, brouillard, etc.) ? La direction du courant ne risque-t-elle pas de ne conduire directement vers une zone dangereuse ?

 

La mise à l'eau et la descente :

La mise à l'eau est une phase cruciale de la plongée à la dérive. Il est nécessaire que tout le monde soit prêt en même temps. Le matériel individuel doit être scrupuleusement vérifié par chacun, car une fois dans l'eau, il sera trop tard pour remonter facilement sur le bateau afin de résoudre le problème rencontré (détendeur défectueux, bouteille mal fixée, etc.). Le masque et le détendeur sont en place car chaque plongeur doit rapidement se mettre à l'eau pendant le court instant où le moteur est débrayé.

Suivant les cas, le guide de palanquée peut décider un regroupement en surface, en flottabilité positive, ou une descente immédiate en flottabilité négative. Le regroupement en surface permet à chacun de se préparer sans stress à la descente. Il est cependant parfois nécessaire de descendre immédiatement, en particulier sur un site d'une taille limitée, et qu'il ne faut donc pas rater. Sur une épave par exemple. Cela ne pourra être réellement efficace qu'avec des plongeurs déjà expérimentés.

Si l'on dispose d'un pendeur, on peut facilement se mettre à l'eau un par un depuis le bateau et se regrouper en surface, ou juste en dessous, au pendeur. On équipe de préférence le pendeur d'un cordage traînant qui permet de revenir en cas de dérive involontaire. On peut également attacher l'extrémité du cordage de la bouée directement au bateau. Une fois tous les plongeurs regroupés en surface, il suffit juste de détacher le cordage et de descendre en utilisant la bouée comme signalisation en surface.

S'il n'y a pas de pendeur, la seule solution pour éviter de se retrouver tout seul, c'est de sauter à l'eau en groupe, exactement en même temps, après avoir attendu les plus lents à s'équiper. Que faire alors pour le photographe qui ne saute pas avec son matériel photo et doit le récupérer en surface ?

Une fois la descente amorcée, il faut bien sûr rester groupé. L'idéal est d'avoir équipé la bouée de signalisation d'un dévidoir, qui permet au premier à descendre, généralement le plongeur le plus expérimenté, de dérouler rapidement le filin et de le traîner durant toute l'exploration. Les autres plongeurs ne doivent pas se déhaler sur ce cordage pour descendre, au risque de rendre le travail très difficile pour celui qui en tient l'extrémité.

 

L'exploration et la remontée :

Au fond, il est essentiel de bien rester ensemble. Pour cela, deux consignes à respecter : être bien stabilisé, en flottabilité nulle, et ne jamais palmer pour avancer. Dès que l'on palme dans le sens du courant, on va plus vite que les autres, qui tenteront de rattraper et s'essouffleront rapidement. Il faut rester très proches les uns des autres et se surveiller constamment afin de ne jamais laisser apparaître l'amorce même du début de la naissance d'une possible séparation. Rien ne doit traîner dans le matériel individuel de chaque plongeur, car un détendeur de secours ou un manomètre qui se coince dans un rocher, avec un fort courant, risque de placer ledit plongeur dans une sale situation.

Une fois atteints les paramètres de plongée définis au départ (pression d'air ou temps/profondeur), il est conseillé de remonter sans attendre davantage, mais toujours groupés car la vitesse du courant peut être différente suivant la profondeur. La remontée doit s'effectuer à vitesse lente mais régulière afin de ne pas se séparer, surtout en approchant de la surface avant de s'arrêter au palier de sécurité.

L'arrivée en surface est le moment idéal pour évaluer les conditions de sortie de l'eau et rembobiner rapidement le cordage de la bouée ou du parachute de palier afin de ne pas s'emmêler et gêner la sortie.

Toutes les plongées à la dérive ne suivent pas le même schéma.
Ainsi, que ce soit dans le Golfe du Morbihan ou dans la passe d'Avatoru à Rangiroa, il est souvent plus facile de plonger dans une passe lorsque le courant est rentrant. La fin de la plongée se déroule ainsi à une profondeur moindre, et le courant lui-même perd de sa force et vous dépose doucement dans une zone plus abritée. Plonger dans une passe par courant sortant, ou utiliser un courant de marée descendante signifie parfois parcourir des kilomètres au large avant que le courant ne faiblisse.

Pour une plongée le long d'un tombant, l'essentiel est de bien prévoir les points d'entrée et de sortie lorsque l'on part du bord. Cela oblige parfois soit à effectuer une marche de retour pour aller chercher le véhicule laissé au point d'entrée, soit à prévoir une personne en voiture pour effectuer la surveillance en surface et la récupération au point de sortie.

Même déroulement pour une plongée en rivière. Avec en plus un risque de séparation accru par la visibilité souvent plus réduite et les différences de vitesse du courant à l'intérieur et à l'extérieur des courbes de la rivière.

Comme on le voit la plongée à la dérive a ses règles et ses limites. Les principaux risques restent l'essoufflement et la séparation. Pour éviter l'essoufflement, il ne faut jamais lutter contre le courant. S'il est nécessaire de nager à contre-courant, il faut le faire près du fond, là où la force du courant est moindre et où l'on peut se déhaler sur des objets fixes. Contre la séparation des plongeurs, il est nécessaire d'appliquer les règles précédemment citées. Il est également indispensable de discuter avant la plongée, des procédures à suivre en cas de séparation. Il s'agit généralement de chercher la trace des autres plongeurs (bouée, bulles, etc.) pendant au maximum une minute puis de remonter à vitesse préconisée afin de retrouver les autres plongeurs en surface ou de faire signe pour être récupéré par le bateau.

La plongée à la dérive constitue une activité particulièrement agréable que chaque plongeur est amené à pratiquer un jour où l'autre, au gré de ses pérégrinations subaquatiques. Mer chaude ou mer froide, point de salut. Le but est de découvrir des paysages sous-marins mais à vol d'oiseau, sans s'arrêter. C'est d'ailleurs là que réside le réel plaisir de la plongée à la dérive : voler sans avoir besoin d'un avion.

 

 

Le point de vue du pilote

 

Et bien les pilotes de bateau n'aiment pas ça. Que cela soit bien clair !
En effet, rien de plus contraignant pour celui qui reste sur le bateau que ce type de plongée. Pas moyen de dormir. Il faut d'abord vérifier que tout le groupe soit prêt avant qu'il ne se jette à l'eau, et que cette mise à l'eau se fasse la plus rapidement possible. Autant dire que le pilote est un élément clé d'une telle entreprise. Ensuite pas de mouillage possible car il faut suivre les plongeurs dans leur dérive. Passe encore lorsque les plongeurs ont des bouées de signalisation qu'ils traînent en surface, mais sinon les repérer aux bulles s'avère délicat, surtout avec plusieurs groupes. Et pas moyen d'arrêter le moteur car il faut pouvoir aller les rechercher dès qu'ils ont fait surface, ce qui veut dire scruter constamment l'horizon. Pas de walkman pour entendre les coups de sifflets, pas de magazine car il faut constamment scruter l'horizon. L'outil principal du pilote : une bonne paire de jumelles.
Enfin inutile de parler des yeux émerveillés des plongeurs et de leurs sourires entendus lorsque, une fois à bord, ils échangent des commentaires sur ce qu'ils ont vu. Et il est alors temps de rentrer. Pas une minute tranquille. Un vrai calvaire pour le pilote en somme…

 

 

Les particularités locales !

 

Bodö est un magnifique fjord de Norvège. Au milieu de son embouchure, une petite île forme deux passes connues pour la force de leur courant : plus de 15 nœuds. C'est également un site très connu de plongée à la dérive, appelé Saltrömen, apprécié pour sa faune et sa flore caractéristique, et en particulier ses algues géantes. Une seule ombre à ce tableau. Comme dans un certain nombre de passes, le plateau se termine soudain par un tombant abrupt qui descend jusqu'à 300 mètres de fond. Un plongeur qui serait entraîné jusqu'à la fin du plateau, subirait le violent courant descendant qui le propulserait rapidement vers le bas du tombant. Les centres de plongée locaux n'ont qu'une consigne à donner aux plongeurs qui se retrouveraient dans cette situation, celle d'immédiatement larguer leur ceinture et de gonfler complètement leur stab pour s'arracher du courant et remonter vers la surface. Les plongées ne sont toujours faciles au pays des vikings.

 

Cédric Verdier