... Un tétraplégique à la mer !

Michel GUENIN, Tétraplégique.

Je suis tétraplégique C6-C7 depuis qu'un soir je me suis retrouvé sous un 4X4 qui venait de faire un tourteau à 40 km/h en pleine ville. Le décor est donc planté : nous sommes en août 87, je suis étudiant en médecine, j'ai 23 ans et je viens de devenir lourdement handicapé suite à cet accident banal.

Vous l'imaginez, ma condition de tétra m'empêche maintenant de profiter pleinement des plaisirs nautiques qu'ortie le lac d'Annecy (impossibilité totale pour la planche à voile et le ski nautique, difficultés en natation aggravées par une eau qui ne dépasse pas les 23° en plein été). C'est comme ça qu'une idée nouvelle s'est, petit à petit, imposée à moi : essayer un sport que je ne n'avais jamais pratiqué auparavant : la plongée sous-marine.

Comme souvent dans la vie, les expériences nouvelles sont le huit du hasard des rencontres, et en ce qui me concerne ce hasard s'appelle Martine. Elle est devenue par la force des choses une amie très chère, et notre amitié s'est construite petit à petit autour de la plongée : cette passion qu'elle ne pouvait s'empêcher de partager.

Au début, nous nous sommes entraînés dans la piscine du voisin, elle n'est profonde que de 2 mètres, mais c'était suffisant pour nos tests et c'est toujours rassurant de commencer en eau claire et chaude.

Evidemment, les premières expériences ne ressemblaient à rien, et plus d'une fois je me suis retrouvé en train de faire ... la tortue ! (sur le dos avec l'impossibilité de décoller cette bouteille qui décidément semblait aimantée au fond de la piscine).

Très honnêtement, sans l'entêtement et parfois l'insouc1alice de Martine, je pense que j'aurais tût ou tard mis un terme à nos différentes tentatives infructueuses.

Heureusement progressivement, nous avons réussi à résoudre les problèmes techniques, et dès la fin de l'été j'ai pu faire un baptême dans le lac d'A1inecy avec Denis GUILLAUME (auteur d'un mémoire BEES 3 rédigé en 96 sur la plongée handi et la FFESSM ), que Martine avait recruté dans son club. Ce fut ma première véritable expérience de plongeur, et en contemplant ces brochets dans un herbier à 5 mètres de profondeur, j'ai ressenti à nouveau ce plaisir, qui m'avait quitté depuis mon accident : être enfin bien dans l'eau et profiter pleinement d'une activité sportive.

Depuis, tout s'est déroulé et construit avec les aléas de la vie. L'année suivante, en vacances prés de Cadaques, j'ai visité le centre de Cap Peyrefitte où handisport organise régulièrement des stages d'initiation, et j'ai décidé de participer à l'un d'entre-eux en 93. Cette fois, plutôt que de regarder mes amis se régaler avec palmes et tubas, je pouvais admirer des fonds sous-marins à la hauteur de mes espérances tout en bénéficiant d'un enseignement théorique de base.

L'encadrement bénévole était parfait, le cadre était idyllique, seul petit bémol : aucun stage de progression n'était officiellement prévu.

Pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, nous avons convenu avec Martine de continuer par nos propres moyens cette expérience plus que positive.

En juin 94, nous avons donc tenté de découvrir la Corse en dessus et au-dessous de l'eau. Ceux qui, comme moi, ont eu cette chance, savent que c'est une île magique, un petit morceau de terre où chaque crique, cap à son charme incomparable. Tout est superbe, riche en couleurs et en contrastes, (le rouge incendiaire du golf de Porto, le blanc calcaire des fiers remparts de Bonifacio, l'azur du ciel et les tons bleu-vert de la mer). Les parfums mélangent des essences de Provence avec quelques dominantes d'acacia ou d'Eucalyptus. Bref le rêve.

J'étais déjà comblé, mais puisque nous étions venus avec des intentions de plongeurs, j'ai voulu vérifier si tout était aussi beau en dessous du niveau zéro. J'ai donc pris contact avec un club valide de Propriano, (puisque celui qui était soi-disant équipé pour plongeur hardi n'avait pas de bateau et vous savez qu'en Corse il est difficile d'évaluer le temps que prendra la révision d'un moteur...). Le moniteur a rapidement accepté de tenter cette expérience qui était nouvelle pour lui, après avoir, tout de même, vérifié qu'il n'avait pas à faire à un barjo, et que mes connaissances médicales et techniques étaient suffisantes.

Nous avons enchaîné 2 plongées sur des sites sympas mais où les poissons n'étaient pas myriades ; juste histoire d'ouvrir un ou 2 oursins pour les nourrir (il resterait des heures à admirer ces poissons multicolores qui viennent piquer dans votre main les débris restants). Puis, nous avons retenté l'expérience avec un autre club valide dans les mêmes conditions à Porto Vecchio, (tant que je gagne, je joue !). Je n'ai pas été déçu : là encore, l'accueil était très enthousiaste (par contre, n'y allez pas en juillet ou en août, ce serait un échec vu l'affluence record pendant la période estivale, sauf si le FLNC se charge des "animations locales", mais ça ne fait que transférer le problème...).

Lors de cette deuxième tentative. J'ai pu admirer ce que j'espérais : des poissons par centaines, variés et colorés, des langoustes, des murènes, une cigale de mer, un poulpe, salis oublier une faune splendide avec gorgones et corail rouge à l'appui, (pour le reste je renvoie chacun à son encyclopédie préférée). Le spectacle était cette fois vraiment à la hauteur de ce qui vivait hors de l'eau. Mon expérience, faute de temps, s'est limitée à ces deux sites de plongée, mais je sais qu'ils sont aussi nombreux que singuliers je pense au célèbre "mérouville" de Bonifacio), et j'invite vivement chacun d'entre vous à tenter l'expérience pendant que la faune et la flore ne sont pas encore trop détruites par la pollution et / ou les exploitations touristiques excessives.

Depuis, nous avons créé avec quelques-uns (notamment Denis GUILLAUME), une section handisport à Annecy qui m'a permis en juin 96 de réaliser toutes les spécificités d'une sortie-mer avec un club valide (le rythme des plongées sur un grand week-end, l'adaptation du bateau ou des locaux... ).

Mais ceci est une autre histoire avec ses bons côtés et ses difficultés, et fera peut-être l'objet d'un autre article plus tard...

En attendant, et pour conclure, j'espère que vous serez nombreux, à la lecture de ces quelques lignes, à être séduits par la plongée Handi, et que ceux qui s'entraînent déjà consciencieusement dans les piscines pour le jour "j" pourront très vite vivre cette expérience dans le grand bleu au sein d'un club ou dans le cadre d'une initiative personnelle avec l'encadrement approprié. Vous comprendrez alors comment un para et même un tétra peuvent devenir léger et retrouver cette mobilité si précieuse tout en découvrant avec ivresse ce monde sous-marin vraiment à part.

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