UNE EXPERIENCE INOUBLIABLE

Apnée 100% adrénaline



Sur l'île de Taha'a, le club de plongée Shark Dive dirigé par Bertil Venzo propose aux plus avertis de tester la " Machine ", une gueuse de dix-huit kilos baptisée " No More Limit ". Décapant ! Les eaux claires et chaudes de la Polynésie se prêtent à la perfection à la pratique de l'apnée.


Aymeric Hamon crève la surface et prend une grande inspiration, sans entendre nos acclamations. A son poignet, l'ordinateur s'arrête de compter à deux minutes trente-sept secondes. Il revient de loin, ou plutôt, de profond. Il vient de franchir la barre des moins 40 mètres, sans autre aide que ses palmes de chasse. Pas de samba, les lèvres ne sont pas bleues, et sa nonchalance à reprendre son souffle reflète un potentiel étonnant. Au bout de quelques secondes, il sourit enfin. Devant les regards interrogateurs qui le dévisagent, il finit par avouer " 44 mètres ".

Deux heures plus tôt, Aymeric prêtait main forte à Bertil Venzo, qui dirige le club Shark Dive, sur l'île de Taha'a, " l'île Vanille ", au beau milieu des îles de la Société. Sur le ponton, les deux compères chargeaient la gueuse et le système de déroulage du câble en nylon qui allaient guider nos descentes. " J'ai gardé de ma formation de scaphandrier une certaine rigueur ", avouait Bertil, qui vérifiait minutieusement le matériel. " Je ne plonge pas souvent en apnée, mais j'adore la sensation que l'on retire de ce type de plongée. C'est après une journée passée à plonger avec Aymeric que l'idée m'est venue de proposer l'apnée aux habitués du club et à mes clients sportifs". Le Shark Dive propose donc, depuis l'été 2002, de faire profiter aux apnéistes des fonds sous-marins de Taha'a et Raiatea.


Aymeric Hamon.
Yann Saint-Yves ©



La gueuse et ses trois testeurs.
Martine Carret ©


Aujourd'hui, j'ai la chance de faire partie de leur groupe. Arrivés sur le site de Miri-Miri, Bertil arrime le bateau entre deux corps-morts : " C'est beaucoup plus prudent, car le bateau ne bouge pas, et en dessous, c'est du sable. Pas de risque de casser du corail. Bon. En place ! Le photographe s'équipe pendant que nous préparons 'La Machine'. Nous allons commencer en douceur, pour nous échauffer ".
La Machine, c'est un gros dérouleur de câble au bout duquel est accrochée une gueuse de dix-huit kilos. Avant la descente, il suffit de fixer la profondeur que l'on veut atteindre et le système s'arrête au métrage voulu. La remontée se fait à la palme ou le long du câble. Le système peut aussi servir de fil d'Ariane quand on veut s'essayer au poids constant.

Préparation mentale

Alors qu'il immerge un scaphandre complet à la poupe du bateau, à trois mètres sous la coque comme sécurité pour une éventuelle urgence, Bertil se tourne vers nous, l'oeil brillant: " Alors, fin prêts? On lance 'la Machine' ? "

Aymeric répond par un sourire discret mais approbateur, sans dévier de sa concentration. Nous nous jetons à l'eau. Respirations profondes, amples et sans hyperventilation, détente maximale des muscles, préparation mentale, en essayant de vider son esprit de toute source de stress.
Bertil, Aymeric et moi sondons à tour de rôle, pour nous échauffer sans forcer. Surtout ne pas forcer, car cela génère une tension, musculaire autant que morale, et fait entrer en ligne de compte la notion de performance, qui ne peut cohabiter longtemps avec la sérénité nécessaire pour une belle apnée, toute en douceur.
Aymeric reste immergé près de deux minutes, remontant toujours très détendu, atteignant les 15-20 mètres le plus naturellement du monde. Il se sent prêt. Nous allons tester la gueuse sur 20 mètres. Juste pour voir, pour s'habituer à la manúuvre. Aymeric saisit la poignée de l'engin, prend une profonde inspiration.


Bertil Venzo pratique régulièrement le yoga.
Yann Saint-Yves ©


Dans un vacarme de vieil ascenseur, il libère le poids qui l'entraîne dans le bleu limpide. Quelque trente secondes plus tard, le mécanisme arrête la descente. De la surface, Bertil part à la rencontre d'Aymeric, qui amorce calmement sa remontée. Le sourire dont il nous gratifie reflète les sensations glanées pendant l'expérience : " C'est fort ! " déclare-t-il simplement, tandis que Bertil s'apprête à sonder. L'image du plongeur tracté par cette masse de métal est poignante, même si, pour une fois, les requins à pointe noire (Carcharhinus melanopterus), ne sont pas au rendez-vous. Leur curiosité reconnue ne s'affichera qu'à la fin de l'expérience.


Yann libère la gueuse.
Martine Carret

Bertil refait surface à son tour, m'invitant à tenter l'aventure, pendant que la gueuse est remontée. A la dernière seconde, avant de libérer le poids, je prends une profonde inspiration, et c'est parti. Je comprends au même instant que l'émotion de cette descente fait battre mon coeur bien plus vite qu'il ne devrait. Je compense, une fois, deux fois, quatre fois, dix fois alors que j'accélère ma descente. Je sais que je peux lâcher à tout instant, si une oreille ne passait pas ou si un autre problème survenait. Mais cela passe. Entre deux compensations, je laisse mon nez libre pendant une fraction de seconde, pour éviter le placage de masque. Les frottements de l'eau sur mon corps me donnent cette double sensation contradictoire de vitesse et de freinage, tout à la fois. Je me décale de l'axe de la descente de la gueuse, à l'approche des vingt mètres, pour éviter de me la prendre dans la figure, puisqu'elle va s'arrêter net. Bien vu. Un " clong " retentit, et je continue pendant un mètre ou deux, aidé par l'inertie et la flottabilité négative. Le chronomètre affiche trente-cinq secondes, je fais demi-tour et jette un oeil à la surface. La surprise vient alors de la taille du bateau, vue d'ici.

L'eau cristalline autorise une vision très claire de ce qu'il y a, presque huit étages plus haut. Une petite bille bleutée qui envoie ses rayons lumineux jusqu'ici, deux hannetons aux palmes démesurées, dont un vient à ma rencontre, une coque de noix, et plus près, un troisième insecte qui laisse filer des chapelets de bulles vers la surface. Solitude, je te touche du doigt. Une fois l'image gravée dans la mémoire, j'attrape le câble de la gueuse, et remonte à ses côtés, à coups de palmes réguliers. Les plongeurs et le bateau reprennent leur respectables proportions, tandis que j'indique aux autres d'un signe de la main que ç'est tout bon. Je mets la tête hors de l'eau, et mon expression doit être invraisemblable, car les autres explosent de rire. Une minute et quinze secondes viennent de s'écouler.
J'ai pourtant des souvenirs comme si j'étais resté un quart d'heure sous l'eau. Mais ce n'est que le début. Content de voir ses protégés en bonne forme, Bertil Venzo va nous autoriser à poursuivre les cessions, augmentant progressivement la longueur du câble : vingt-cinq, trente, trente-cinq mètres.

Drôle d'effet

A partir de trente mètres, il est beaucoup plus confortable d'oublier les masques standard pour leur préférer des masques au volume aussi réduit que possible. La raison en est simple : si votre masque possède un volume interne de 0,3 litre, à trente mètres où la pression subie est de quatre bars, vous devez le remplir avec 1,2 litre d'air et c'est ce que vous aurez en moins dans les poumons.

Trente mètres, c'est là que je ressens le début de la pression sur la cage thoracique, parce que loin d'être un virtuose de cette discipline, je ne suis pas habitué à ces sensations très nouvelles. C'est un peu comme si un aspirateur vous volait l'air que vous avez respiré, et que vous ne puissiez pas lutter contre cette drôle de vidange. Cela ressemble à un écrasement qui viendrait de partout en même temps, une constriction. C'est très désagréable au début, puis, on s'y fait petit à petit. En continuant plus profond, le problème vient de la difficulté à compenser, puisqu'il y a de moins en moins d'air disponible dans le corps.


Aymeric sonde à son tour.
Martine Carret ©


En comparant nos sensations après chaque plongée, Bertil, Aymeric et moi, tentons de nouvelles techniques pour accepter la pression, plutôt que de lutter contre elle. Nous avons essayé la compensation en continu pendant la descente, puis la BTV (Béance Tubaire Volontaire), de faire " la carpe " aussi (pour remplir les poumons au maximum avant la descente), avec plus ou moins de succès. C'est finalement à sa propre expérience, à ses propres sensations que revient le choix final. Pour ma part, j'ai la sensation (illusoire) de n'avoir à gérer que deux volumes distincts et isolés : d'un côté la bouche et la sphère ORL, de l'autre le masque. Les poumons, très pressés, n'étant plus pris en compte (à tort, j'en suis sûr !).

No more Limit

Après avoir pris la mesure de nos états respectifs, Bertil décide de laisser la gueuse libre sur 45 mètres. Bienveillant, il se montre plus grave : " Là, cela devient vraiment sérieux, alors si vous ne le sentez pas à cent pour cent, vous lâchez la gueuse. Nous continuons à nous surveiller et nous accompagner, comme nous l'avons fait jusque là, mais surtout, personne ne force. "


Le poids entraîne Yann
vers le fond.
Martine Carret ©


C'est à mon tour de libérer le poids. Inspiration, " Clong " fait la gueuse en se libérant. Et c'est reparti. Le bleu partout, le fond qui se rapproche doucement, compensation, compensation, compensation... Dix secondes... Le bruit de déroulement du câble s'éloigne. Vingt secondes... Les oreilles passent encore sans problème. Trente secondes... Je jette un oeil sur l'ordinateur. Je n'ai pas vu la profondeur sur l'écran, et le temps semble avoir ralenti son écoulement. Je prête attention pendant une fraction de seconde aux sensations que mon corps renvoie. Est-ce que je force ? Je ne crois pas. Pas encore. Compenser. Quarante secondes, enfin je crois. Je dois approcher les trente-cinq mètres, car je n'ai presque plus d'air disponible dans les poumons pour compenser.

Le fond n'est plus très loin, maintenant. Je distingue des roses de corail qui se déploient le long de la pente douce du tombant, et je les dépasse... Le sable se rapproche très vite, je compense une dernière fois, sans trop savoir comment, car l'étrange impression d'avoir les poumons dans la gorge se fait sentir. Alors que je me décale de l'axe de descente, la gueuse se fiche dans le sable, en même temps que la corde se raidit et que le son caractéristique de fin de câble retentit. Levant les yeux de l'ordinateur qui affiche cinquante secondes, j'ai pourtant l'impression que le temps s'est arrêté. En dessous du chronomètre, deux chiffres plus imposants clignotent : quarante-quatre. Besoin de reprendre de l'air ? Curieusement non, ça va. C'est terrible, mais je me sens parfaitement bien. Je ne ressens plus l'écrasement de la pression.

Autour, tout est bleu, éclairé par une lumière qui semble venir de nulle part. Sans m'en rendre compte, l'atterrissage s'est fait au beau milieu d'un banc de barracudas, qui surpris, tournent autour du câble qui disparaît vers la surface. C'est là que je réalise le bout de chemin qu'il reste à faire. Devoir quitter le fond apparaît comme un supplice, car on s'y sent merveilleusement bien, sans aucune espèce de narcose.


Remontée tout en douceur.
Martine Carret ©



Douche reposante après l'effort.
Martine Carret ©


J'empoigne enfin le câble, d'une main, puis de l'autre, en essayant de rentabiliser au mieux les mouvements. D'un regard vers la surface, j'aperçois Aymeric qui vient à ma rencontre. Trente mètres, la lumière se fait plus intense, et la surpression dans mon masque m'autorise à y absorber l'air que j'y avais placé. En remontant, je sens mes poumons qui reprennent peu à peu leur place initiale. Ah Aymeric ! Vingt mètres. Signe de la main " Ok, c'est tout bon ". Mais un bol d'air me ferait du bien ! Je reviens parmi les hommes, le temps reprend son cours. Dix mètres. Le bateau a repris sa taille standard. A ce moment le besoin de respirer se fait sentir, avec force. Rester détendu. Respirer... Plus que cinq mètres... Deux mètres... Enfin, je respire. Bertil frappe dans ses mains en criant, Aymeric me tape l'épaule en souriant. Avide de mes impressions Bertil m'interroge du coin de l'oeil. Explosant de rire, je bredouille " C'est fantastique, démentiel ! ". Je viens de réaliser une des plus impressionnantes expériences de ma vie.

Alors que le soleil s'effondre dans l'océan, Bertil s'affaire encore à bichonner le matériel, près du ponton. Demain, équipée de scaphandres, l'équipe suivra son guide sur un spot peu visité, où les roses de corail sont paraît-il encore plus impressionnantes. Si l'on en croit la capacité de Bertil à émerveiller ses plongeurs, une fois de plus, nous ne serons pas déçus.


Yann Saint-Yves




Guide Pratique :