DECOUVERTES SOUS-MARINES AUX AUSTRALES ET TUAMOTU

Des sourires au fond des yeux

Il y a des rencontres qui marquent les esprits et emballent les cœurs. En Polynésie, sous l'eau, le spectacle est toujours magique, imprévisible et bouleversant. Baleines et requins m'ont offert des sourires au fond des yeux. Cette joie à peine exprimable, je la dois à l'expérience du Raie Manta Club. Son directeur, Yves Lefèvre, m'a fait partager sa passion, à Rurutu, dans l'archipel des Iles Australes, ainsi qu'à Rangiroa, l'atoll des Tuamotu devenu grâce à son travail l'un des plus célèbres spots de plongée "requins" au monde.

Ballerines de 25 tonnes

Elles sont trois. Je suis seule, dans l'eau, avec mes palmes, mon masque et mon tuba. Elles mesurent une quinzaine de mètres, je n'ai que 168 centimètres à leur opposer et j'avoue quelques tonnes d'écart, en moins ! Ce sont des baleines à bosse, qu'on appelle aussi mégaptères (du grec megas : grand et pteron : aile) , à cause de leur immense nageoire pectorale. Je ne suis qu'une femme, représentante d'un sexe qu'on dénonce comme faible...


Photo : Martine Carret ©

Elles sont trois, immenses et somptueuses. Elles auraient pu partir. Elles ont décidé de rester. Elles s'enlacent et se frôlent, se caressent et s'éloignent, se rapprochent et s'étreignent. Un ballet inoubliable de danses échevelées, leurs masses sombres se déplaçant comme si elles étaient de minuscules ballerines du Bolchoï. Elles voyagent aussi de concert, superposées comme les couches d'un mille-feuilles. C'est autant leur grâce que leur masse qui impressionne. Laquelle regarder?


Photo : Martine Carret ©

Celle qui s'éloigne en solitaire, celles qui se font des mamours, s'embrassent et se câlinent? Parfois, elles remontent vers moi et là, je suis un peu effrayée. Vu de dessus, elles paraissent déjà énormes, vu de près, elles sont pharaoniques. Un des cétacés se rapproche, je n'ai pas le temps de bouger. Va-t-il me heurter? Maligne, la baleine s'écarte, se tourne et me regarde d'un œil que je soupçonne malicieux. Elle est consciente de ma présence. Elle frappe l'eau de sa queue, plus loin, loin de moi et pourtant, je suis ballottée par les remous qu'elle occasionne.


Photo : Martine Carret ©

C'était un jour extraordinaire, un après-midi de rêve sous le ciel nuageux de Rurutu, non loin du Tropique du Capricorne. Là où elles viennent se reposer avec leurs bébés, de juillet à octobre. Là où les mâles viennent chanter leurs sérénades amoureuses.
Elles auraient pu partir. Mais ce jour-là, elles avaient choisi de rester.

Dents de la mer

Eux sont plus petits, mais ils sont deux cents. Gris et effilés. Leurs ailerons sont célèbres et provoquent peur et angoisse. Le mot requin fait d'habitude fuir, certains les adorent pourtant. Je veux comprendre pourquoi.


Yves Lefèvre
Photo : Martine Carret ©


Je ne suis ni Lara Croft, ni Superwoman et j'appréhende cette première sortie en mer, au milieu de ces squales de deux mètres qu'on prétend inoffensifs. A Rangiroa, aucun accident n'a jamais été déploré dans le banc de requins gris de récif (raira) qui s'ébat dans le courant. Yves Lefèvre, mon guide du Raie Manta Club, installé ici depuis 1985, me l'a certifié, lui qui accuse près de 700 plongées annuelles dans la passe de Tiputa. Oui, mais moi, si j'étrennais une série?


Photo : Yann Saint-Yves ©

Dans mon détendeur, l'air qui me sert à respirer est avalé goulûment. Je savais qu'il y en aurait beaucoup, mais là, il y en a trop! Devant, dessous, au-dessus... J'arrête de compter à cinquante et je les regarde défiler, adossée contre un rocher qui me sert de fauteuil. Au moins, je ne serais pas attaquée par derrière! Mais ils restent indifférents à notre présence, même lorsque nous nous glissons dans le courant qui les emporte. Mon rythme cardiaque peut redevenir fluide. En levant la tête, je découvre leurs ventres ornés de blanc et leurs ailerons aux formes hydrodynamiques. Les examiner bouger en cadence devient un savoureux régal.


Photo : Martine Carret ©

Avec l'expérience que j'acquiers, je comprends que certaines espèces sont plus ou moins curieuses : le placide mamaru, requin à pointe blanche posé sur le sable du lagon, se déplace au moindre un coup de palme intempestif. Tout comme le grand requin marteau (taumata), qu'on observe, tapi au fond de la vallée de Tiputa, (55 mètres, niveau III !) de novembre à mars. Trois mètres, quatre mètres, cinq mètres... Certains sont plus énormes que d'autres, à la peau plus sombre. Il m'est arrivé d'en voir trois par plongée, dont un quasiment blanc, gigantesque et presque invisible dans l'eau translucide. Impressionnants, ils procurent de vrais frissons de bonheur. Epais et trapus, ils semblent balourds, mais pour en avoir surpris un en train de foncer sur une proie, je ne parierais pas sur sa nonchalance!


Photo : Martine Carret ©

Créature effilée du lagon, le requin à pointe noire (mauri) est plus attentif, curieux, nerveux, surtout les plus jeunes. Dans la passe d'Avatoru, profilés comme des ailes d'avion, les tapete (aileron blanc du récif) assurent le spectacle. Ce sont des solitaires d'environ trois mètres et l'on ne peut espérer croiser en même temps que quatre à six individus. Surgi du bleu, l'un d'eux me fonce dessus sans que je l'aie vu arriver. Comment réagir? Il est si rapide... Arrivé à moins de deux mètres de moi, il me contourne et me fixe de son petit oeil vert. Je tourne en même temps que lui, son regard reste planté au fond de mon masque. Son 360° effectué, après m'avoir jugée impropre à la consommation, ce dont je ne me vexe pas!, il replonge vers les profondeurs.

Quelques secondes d'éternité s'écoulent. Je viens de tomber amoureuse.

Martine Carret


Renseignements :

Raie Manta Club
Yves Lefèvre et Eric Leborgne (spécialiste des baleines à Rurutu)
BP 55
98775 Avatoru
Rangiroa
Polynésie Française
Tél : (689) 96 84 80
Fax : (689) 96 85 60
Email : raiemantaclub@mail.pf
Site web : http://raiemantaclub.free.fr
En savoir plus :

Baleines à bosse :
Par Phil Clapham. Editions Nathan. Collection Portraits Nature.
72 pages, 25x22,5 cm, 69 FF, 10,52 E
Mal connues, les mégaptères ou baleines à bosse migrent régulièrement dans les eaux chaudes du Pacifique. L'auteur retrace leur périple et détaille la complexité des leurs moeurs, leurs habitudes alimetaires ou leur vie sociale, ponctuée par le chant des mâles amoureux.
"La plus joueuse et la plus désinvolte des baleines", prétendait Herman Melville dans " Moby Dick ".

Cap sur les baleines :
Par Jean-Michel Dumont et Rémy Marion.
Illustrations de François Desbordes. Editions Nathan.
128 pages, 99 FF, 15,09 E, 15x22,5 cm
Environ 60 photos, 20 dessins et 20 cartes. Broché.
Une introduction à la vie de ces cétacés, trop longtemps chassés. L'essentiel est dit en quelques chapitres sur chacune des espèces : rorquals, baleines grises, baleines franches, baleines à bosse, cachalots... Fiches détaillées selon un plan précis : comportement, vocalises, migration, plongée, reproduction.

Rangiroa, le lagon des raies manta :
Réalisé par Marie-Hélène Baconnet, 26 minutes. Film tourné en 35mm.
La vie du récif, au quotidien, rencontre avec le plus bel oiseau des mers: la raie manta dans un lagon où rôdent requins et barracudas qui côtoient dauphins et poissons multicolores.
Production Ecomedia, son stéréo, 152 FF, 23,17 E.
Disponibilité :
FIFO distribution
BP 10
79340 Ménigoute
France
Tél: 05 49 69 97 10
Fax: 05 49 69 97 25

Rurutu, la danse des baleines :
Réalisé par Marie-Hélène Baconnet, 52 minutes.
Images Yves Lefèvre, Christian Pétron.
Vainui, onze ans, élève de 6e au collège de Moerai, à Rurutu, apprend de son grand-père l'histoire des baleines, qui viennent depuis la nuit des temps se reposer autour de l'île lors de leur grande migration. Autrefois chassées, elles sont aujourd'hui observées par l'équipe du Raie Manta Club et un scientifique, américain, Michael Poole.
Production Ecomedia, son stéréo, 152 FF, 23,17 E. Février 2001.
Disponibilité :
FIFO distribution
BP 10
79340 Ménigoute
France
Tél: 05 49 69 97 10
Fax: 05 49 69 97 25


Anecdotes de tournage
" Il fallait que l'enfant soit beau, qu'il parle bien et qu'il soit un très bon plongeur en apnée, explique le directeur de la photo, Christian Pétron, directeur de la société de production Cinémarine. En 98, j'ai donc fait un casting et j'ai choisi Vainui, note-t-il. Il chasse et descend sur une dizaine de mètres, attrape des poissons mais n'avait jamais été au large ". Le tournage, qui s'est étalé sur deux saisons, lui en a fourni l'occasion.
Les animaux étant imprévisibles, il fallait être sûr d'obtenir toutes les scènes nécessaires. Si en 1998 l'équipe du Raie Manta Club (Eric Leborgne et Yves Lefèvre), avait été charmée par la grâce des baleineaux, les scènes d'allaitement et de coocooning mère-enfant, elle a tristement constaté l'absence des bébés en 1999.
Entre temps, la technologie était venue au secours des plongeurs qui se sont néanmoins régalés sur ce tournage. " Cinémarine s'est dotée de deux appareils en circuit semi-fermé, à mélange NITROX, confie Pétron. Ces DC55 de la Marine Nationale sont des appareils sophistiqués, que seuls des initiés peuvent utiliser et qui ne produisent que des bulles extrêmement fines, ce qui explique qu'on a pu approcher les baleines à un mètre, et ce, sans les déranger. Encore un grand moment dans ma vie de plongeur! J'étais dans un véritable état de grâce. Elles te regardent, acceptent ta présence et tu ressens une grande euphorie interne "
L'équipe a aussi inauguré un matériel de prise de son stéréophonique, reproduisant ainsi sans bruits parasites ni clapotis le chant de ces cétacés. Du jamais écouté. " Nous avons envoyé ces sons à des universités américaines, à Hawaï et Vancouver, ajoute Pétron. Les chercheurs se sont aperçus que les mélodies étaient différentes d'une île à l'autre, mais que d'une année sur l'autre, les mêmes sons se retrouvaient dans les mêmes îles. "