Mort des volcans, naissance des lagons



Philippe SIU, biologiste marin, originaire des Tuamotu, ancien directeur de Programme de recherche, de développement durable et de gestion des ressources lagonaires, expert-consultant en perles, fondateur et membre de l'Association de protection de l'environnement de Polynésie française "Iaora te Natura" ( Que vive la nature), a répondu aux questions d' Aquanaute.com

Comment se sont formés les îles et lagons de Polynésie ?

Les îles polynésiennes sont formées à partir de volcans sous-marins dont certains sont encore en activité, notamment ceux qui ont été à l'origine des îles de la Société. Sur une carte des îles de la Société, vous remarquerez que Tahiti, Moorea, Huahine, Raiatea, Tahaa, Bora-Bora, Maupiti, Tupai etc... se trouvent sur un axe sud-est/nord-ouest et s'étendent sur environ 800 kilomètres. Elles se sont formées en quelques millions d'années à partir de ce l'on appelle un "point chaud" qui permet l'épanchement de lave provenant des couches profondes du magma vers la surface pour construire le volcan. C'est ainsi qu'apparaissent les nombreux volcans sous-marins sur la croûte océanique. Cette croûte est " souple ", comme une sorte de pâte (à l'échelle géologique) et se déplace vers l'ouest nord-ouest à une vitesse de 10-12 centimètres par an.

En se déplaçant avec la croûte, le volcan actif va s'éteindre et s'éroder de manière considérable au fil du temps au fur et à mesure qu'il s'éloigne du point chaud. Il va de plus s'enfoncer à cause de son propre poids (stade de tassement) sur une croûte élastique et en raison d'autres facteurs tels que l'amincissement de la croûte par rapport à la zone d'éruption plus bombée, etc...
Pour les îles de la Société ce "point chaud" très actif est situé à une centaine de miles nautiques à l'est de Tahiti. L'île de Mehetia, à 90 nautiques à l'est de Tahiti, en est l'illustration. Il s'agit d'un édifice volcanique parfait, éteint il y a environ 2000 ans (des secousses très puissantes témoignant d'une activité volcanique ont encore été enregistrées en 1981). C'est une île en forme de cône posé sur des fonds de 2000 mètres, sans lagon, seulement un "embryon" de ceinture corallienne.


Moorea est une île relativement jeune.
Yann Saint-Yves ©



Lagon de Rangiroa, avec îlots sablonneux.
Yann Saint-Yves ©


Ainsi nous avons dans l'ordre chronologique à partir du volcan le plus "jeune"

  1. Temps T zéro pour l'île de Mehetia, volcan très peu érodé, récif barrière en cours de construction sans lagon.
  2. Tahiti : 0,5 à 1,5 millions d'années : volcan érodé (Altitude 2240m) et bien enfoncé :avec récif frangeant, lagon étroit et récif barrière.
  3. Moorea : 1,5 à 2 millions (Altitude: 1200m) stade plus avancé que Tahiti, lagon et récif barrière plus large.
  4. Huahine Raiatea et Taha'a (Altitude moins de 1000m) : 2 à 3 millions d'années, lagon plus étendu, plus profond, volcan très érodé.
  5. Bora-Bora : Altitude de 700 m, vestiges du volcan, magnifique lagon très étendu
  6. L'atoll de Tupai : le volcan a complètement disparu sous la surface ( 500 à 1000 mètres sous la surface) il ne reste que la couronne récifale avec des îlots de sable et un lagon.



Quelles sont les particularités des différents archipels ?

A partir de ces éléments ci-dessus, vous comprendrez qu'à chaque stade de l'évolution des îles volcaniques correspondent des particularités au niveau du lagon et de la structure des récifs frangeants et barrières.
Exemple: un récif frangeant d'une île haute comme Tahiti, offre des abris et des niches écologiques différentes, mieux protégés des prédateurs et plus riches en aliments (influence des apports terrigènes et des vallées etc...). Pour les "volcans" plus âgés tels que Raiatea ou Taha'a, les lagons sont plus larges, les baies plus nombreuses et profondes. La qualité des eaux côtières influe sur la faune et la flore, attirant des espèces différentes ou mieux représentées en nombre par rapport à Tahiti.


La montagne de Bora Bora s'effondre doucement.
Yann Saint-Yves ©



Lorsque la montagne a disparu, reste l'anneau corallien.
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Il y a une constante générale dans les peuplements faunistiques et floristiques : sur les îles hautes, la faune et la flore sont plus variées en espèces que dans les atolls. Un exemple pour les mollusques (donc tous les coquillages) : certains atolls n'hébergent plus qu'une dizaine d'espèces par rapport aux centaines d'espèces recensées pour les îles hautes comme Raiatea ou Taha'a. Mais la pauvreté en espèces est largement compensée par une population par espèce extraordinairement élevée, à tel point que certains lagons d'atolls sont littéralement comblés par les coquilles et débris de coquilles. On trouve ainsi des plages constituées exclusivement de coquilles de bénitiers sur des kilomètres ou d'une autre espèce de coquillage servant à la confection de beaux colliers tahitiens que l'on collecte à la pelle (atoll de Anaa).



Comment jugez-vous l'état du corail ?

Il est fondamentalement lié aux diverses et nombreuses agressions du milieu marin. Problème classique et très basique : plus nous nous éloignons des zones urbanisées, plus nous trouvons des récifs et une faune riche et variée...
En Polynésie, la nature a bien fait les choses : la dispersion de nos îles et surtout leur éloignement les protègent efficacement de toutes formes de pollutions ou de pêche intensive. Mais pour combien de temps encore ? Les zones protégées et les réserves manquent hélas. Le développement du tourisme avec son cortège d'infrastructures dans les archipels les plus éloignés n'intègre pas suffisamment l'impact sur l'environnement.


Il faut éviter que la civilisation pollue les atolls.
Yann Saint-Yves ©




Pourquoi le gros (requins, tortues...) existe-t-il dans les Tuamotu et moins dans les îles de la Société ?


Pureté des eaux dans
les Tuamotu.
Yann Saint-Yves ©


Les espèces de gros sont tout simplement moins pêchées dans les Tuamotu. Il n'y a pas de secret ni de miracle. La chasse aux grosses pièces (que je qualifie d'imbécile) pour avoir sa photo dans la presse est malheureusement une pratique courante. Ce qui encore plus désolant c'est que les grosses pièces sont en général toxiques et ne sont donc pas consommables. Après la photo, la carcasse est tout simplement rejetée à la mer...



A-t-on une idée du nombre d'espèces endémiques ?

Il y a de nombreuses espèces endémiques à la Polynésie française, qu'il s'agisse de la faune et flore: sous-marines (coraux, poissons, coquillages, etc...) que terrestre. Ainsi pour ne parler que des oiseaux qui est certainement l'animal le plus visible, il existe trois espèces de perruches uniques mais malheureusement deux d'entre elles sont menacées d'extinction ou encore les gros pigeons de Rapa ou des Marquises, ou celui des Tuamotu qui s'est complètement adapté à une vie terrestre dans un milieu calme et paisible, ne sachant plus voler... Il y a aussi des fleurs uniques au monde qui ne poussent que sur les sommets (800 mètres à 2000 mètres d'altitude).


Propos recueillis par Martine Carret


Un oiseau familier de Rangiroa.
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